Si Redeker ne brille pas par ses concepts philosophiques, du moins est-il un exemple pour qui voudrait intégrer le CNRS. Faites une critique radicale de l'islâm, sans nuances, et vous y êtes. Facile, non ? Bien évidemment, cette aura neuve, qui consiste en ces quatre lettres magiques "C-N-R-S", implique un engagement digne de la tradition des intellectuels français depuis l'affaire Dreyfus.
Et voilà notre bon Robert qui s'exprime sur un sujet ô combien majeur: les propos de Marion Cotillard sur le 11 septembre. Avouons qu'il y avait vraiment péril en la demeure, et qu'un philosophe du calibre de Redeker a le devoir de réagir. Fort heureusement, voilà notre sauveur !
Avant même d'avoir commencé à lire son petit article, j'en connaissais déjà la fin. Je savais que nous allions passer de la théorie du complot à la négation de la Shoah: c'était un passage obligé, pour un esprit aussi brillant. J'avais raison.
Mais quel lien y a-t-il entre le fait que Marion Cotillard, comme beaucoup de gens, fasse preuve de méfiance envers les vérités qu'on nous martelle, et le négationnisme ? Accrochez-vous, ça va secouer:
Cette théorie dénonce aussi les manipulateurs. Pour Dan Brown, c'est l'Eglise qui tient ce rôle. Généralement ce sont les juifs. La négation du caractère terroriste des événements du 11-Septembre voit les juifs (appelés américano-sionistes) derrière la manipulation. Nier l'événement du 11-Septembre, c'est affirmer la culpabilité américano-sioniste.
Et voilà, le tour est joué ! Admirez le quintuple salto:
1) La théorie du complot dénonce les manipulateurs.
2) Pour Dan Brown c'est l'Eglise.
3) Mais généralement ce sont les juifs.
4) Nier le caractère terroriste du 11 septembre c'est désigner les juifs comme coupable (on ne sait pas pourquoi, notamment dans le cas de Marion Cotillard).
5) Donc nier le 11 septembre, c'est culpabiliser les américano-sionistes, donc les juifs. CQFD, alléluia et amen !
Et voilà ! Avouez que c'est fort, comme un lapin qui sort d'un chapeau. On ne sait pas comment il est arrivé là mais on est bien forcé d'admettre qu'il est là. Si les adeptes de la théorie du complot doutent de tout, Redeker lui ne doute absolument de rien ! Et c'est bien ça son problème: il prétend débusquer chez ceux qui ne croient pas en la version officielle du 11 septembre une forme d'idéologie, tandis que la véritable idéologie se lit dans les lignes de son discours, qui opère un raccourci saisissant.
Par ailleurs, en tant que philosophe, Redeker inverse l'analyse du problème. La théorie du complot n'est pas un doute systématique, mais l'induction de faits observés et qui sont érigés en axiomes desquels tout peut se déduire. Par exemple: on observe qu'un vendeur de marrons est nain, puis un deuxième, puis un troisième, et on va s'arrêter à cette observation sommaire et s'en servir pour formuler l'axiome suivant: tout vendeur de marrons est nain. Puis on fera le chemin inverse: dès qu'on verra un nain, on dira: "il est nain, donc c'est un vendeur de marrons !"
Voilà exactement le chemin opéré par les théoriciens du complot. Et l'expérience du mensonge, nous la faisons tout le long de notre vie, pour des broutilles. Il va de soi que pour des intérêts plus importants, le mensonge est d'autant plus justifié.
Je n'irai pas jusqu'à ôter la mauvaise foi du chemin qui peut mener à douter de certains événements, mais Redeker fait la vierge effarouchée à propos du 11 septembre en oubliant quels mensonges l'administration étasunienne a lancé à la face du monde sans ciller. Combien de fois des gouvernements ont menti à leur peuple ?
Il me semble que dans la même veine, la défiance envers les hommes politiques se nourrit au même sein que la théorie du complot: on les croit menteurs et manipulateurs, ce qu'ils sont parfois et sans doute plus qu'ils ne paraissent.